
Je cuisine avec Soraya quand mon téléphone sonne : le centre FEDASIL de Rixensart a besoin de moi en tant qu’interprète. On me confie le dossier d’une jeune maman analphabète avec son fils d’à peine 3 ans.
Tous deux n’ont connu que la misère et la rue depuis qu’ils ont quitté le Nigéria et son mari a été retrouvé mort dans une rivière.
(oui, une fois de plus, cela remet les choses que l’on vit en perspective….)
Comme son anglais est très limité et arbore l’accent nigérien, la compréhension linguistique reste très compliquée et donc délicate (= malentendus, déformations de mots…).
On m’annonce, vite-fait dans le couloir, qu’elle a tellement souffert qu’elle ne parle que très peu et que le rendez-vous risque d’être frustrant mais il faut absolument avancer sur son dossier car elle est menacée d’expulsion avec son petit bout.
Cette jeune femme s’appelle “Charity” et je sens effectivement qu’elle porte le poids du monde sur ses épaules mais surtout dans son cœur de femme et de maman. Je serre les dents et je me prépare mentalement car je sens que cette séance va me chambouler, comme à chaque fois.
Mais je suis là pour réaliser la mission que Dieu m’a donnée. Porter la voix de celles qu’on prétend sans voix, pour que leur parole soit enfin reconnue, entendue et légitimée.
Que leurs mots passent de l’invisible à l’audible, au perceptible.
Peu à peu, Charity sort de sa coquille…
Elle se met à donner des détails sur son récit, à revenir sur le passé malgré les larmes et à même coopérer. Son anglais se délie et une danse linguistique se met en place entre elle et moi et la psychologue-assistante.
Son dossier s’affine. Les traits de son visage, aussi. Ses couleurs lui reviennent.
Le rendez-vous touche à sa fin et elle insiste pour que je sois là pour le prochain :
“Promis, je serai là…”
En sortant, la psychologue et sa collègue m’avouent être interloquées : “Elle n’est jamais comme ça, c’est un tel combat de la faire parler et même de la comprendre… C’est pour ça que son dossier stagne”.
Inutile de chercher midi à quatorze heures. Charity s’est simplement sentie… entendue.
Pas écoutée. Entendue.
Dans mon regard. Dans mon énergie. Dans mon positionnement et langage corporel. Dans ce que l’on appelle le subtil mais qui ne l’est finalement pas.
Et cela fait TOUTE la différence.
Pour toute personne d’ailleurs. Se sentir réellement entendu(e), n’a pas de prix et peut offrir un début de guérison inégalable.
J’écoute et j’entends comme j’aurais voulu qu’on m’entende, moi aussi.
Et toi, ma toute belle, quelle part de toi-même pourrait enfin se dévoiler si tu savais, avec certitude, qu’elle serait réellement entendue, crue et reconnue… ?
Par le feu du cœur (sacré), souviens-toi de qui tu es…
𝓢𝓽𝒆́𝓹𝓱𝓪𝓷𝓲𝒆 🐆