Je déboule dans le couloir comme un hippo en tutu, cherchant péniblement la pièce en question.

J’ai un rendez-vous et j’ai déjà l’estomac noué en découvrant l’intitulé : il s’agit d’une femme que j’ai accompagnée par le passé et qui était déjà dans une situation plus que délicate…

Dans quel pétrin s’est-elle retrouvée ? Qu’a-t-il pu se passer depuis ?

Je la pensais enfin “à l’abri” ?

En arrivant dans la pièce, la psychologue et moi regardons nos montres : Azra est en retard et reste introuvable dans le centre.

Quelques minutes plus tard, elle aussi déboule mais cette fois sans tutu, et sans costume d’hippopotame. Elle a préféré arborer un masque de clown poudré, tentant péniblement de dissimuler les ecchymoses sur son visage tuméfié.

Seule l’étincelle de son caractère félin transparaît car elle reste fort méconnaissable. Deux années se sont écoulées depuis notre dernière entrevue…

Azra avait pu dégoter un boulot en tant que caissière près de chez elle et même si ce poste n’était pas aussi glamour qu’elle l’aurait voulu, il lui offrait une stabilité qu’elle avait si désespérément cherchée dans les moindres recoins de son quartier.

Issue d’une immigration forcée et rescapée des griffes de la prostitution, elle avait pu être “sauvée”.

Elle a pu, en effet, se reconstruire au fil du temps et emménager dans un nouvel appart’ avec deux autres femmes, tout en suivant des cours d’esthétique en ligne. Son avenir semblait enfin plus ensoleillé… jusqu’au jour où la tornade – ou devrais-je dire ouragan – en aura décidé autrement.

Son coeur a flanché pour un homme.

Sa vie a basculé et l’étoffe de son destin s’est retrouvée entachée.

En voulant aider l’homme qu’elle aimait, elle avait fini par filer du mauvais coton, et s’est retrouvée malgré elle dans le réseau qui l’avait dépossédée : le proxénétisme.

Les questions fusaient : “Comment a-t-elle pu sombrer si vite, si facilement ?”, “Pourquoi être restée malgré la toxicité, la violence… le retour en arrière évident ?”…

Azra, comme beaucoup de femmes, est un livre épais aux multiples chapitres. Ses choix amoureux ne sont pas que symptomatiques d’une blessure avec le père, elle est la preuve vivante qu’une femme empathe et hypersensible est capable de faire et de donner :


A savoir… TOUT.

Corps et âme. Façon “quitte à tout prendre, raflez tout !”.

Dès la première gifle, dès les premiers signes d’un amour étouffant et possessif… elle a su. Elle a reconnu le pattern mais l’idée de rompre avec lui était plus violente que de rester à ses côtés.

Si elle le quittait, il sombrerait. Il sortait de prison, n’avait pas de revenus stables… l’idée de partir était comme abandonner son enfant.

Une déchirure du myocarde et elle ne s’en sentait pas capable.

Une femme empathe sait. Mieux que quiconque…

Mais ce qui l’oblige en quelque sorte à rester est justement ce ressenti plus profond, celui qui lui empêche de se choisir en premier…

Jusqu’au jour où la vie ne lui laisse pas d’autre choix que d’ouvrir les yeux.

Pas parce qu’elle manque de jugeote, d’intelligence.
Pas parce qu’elle n’avait pas vu les signes.
Pas parce qu’elle était faible.

Mais parce qu’à force de vouloir sauver quelqu’un, elle avait fini par se perdre elle-même.

Et peut-être que c’est là que réside le paradoxe de l’empathie : ressentir si profondément la souffrance de l’autre qu’on finit par confondre aimer avec porter.

Azra savait qu’il fallait partir…

Son corps le savait. Son instinct, aussi. Quelque part, derrière les ecchymoses et le masque de clown, la femme-fauve le savait depuis le début.

Mais savoir ne suffit pas toujours.

Il faut parfois toucher le fond de son propre renoncement pour comprendre que se choisir n’est pas abandonner l’autre.

C’est enfin cesser de s’abandonner soi-m’aime…

Par le feu du cœur (sacré), souviens-toi de qui tu es…


𝓢𝓽𝒆́𝓹𝓱𝓪𝓷𝓲𝒆 🐆

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