Quand la gentillesse se transforme en dû…

Il est déjà 19h, l’heure de fermeture du magasin. Il y a un monde fou et nous sommes tous encouragés à nous rendre aux caisses. C’est bientôt notre tour quand on voit une femme faisant des gestes dans tous les sens,… limite en panique totale.J’en informe la caissière qui me dit faire semblant de ne pas la voir. Au moment de terminer sa phrase, un bruit sourd nous coupe : la dame était en train de littéralement péter une durite contre les portes électriques restées fermées malgré ses simagrées ! Les autres caissières préfèrent elles aussi l’ignorer. Il est déjà 19h08 et vu le monde, elles ne sont pas prêtes à rentrer chez elles de sitôt. J’ai été caissière pendant plusieurs années lors de mes études universitaires et je compatis ô combien car les gens de ne se rendent pas compte. L’heure de fermeture c’est l’heure de fermeture, point (la) barre (de chocolat) !Soit. La “dame” commence tellement à se surexciter que le manager faibli et décide de lui ouvrir la porte. C’est là que la caissière avoue en avoir marre car c’est à chaque fois pareille : cette personne se pointe après l’heure de fermeture et si on ne lui ouvre pas, elle fait un caca nerveux et devient même agressive à l’égard du personnel. Mais comme on lui a toujours ouvert la porte en mode VIP, malgré la fermeture, elle s’y est habituée et ne respecte même plus le cadeau qui lui est donné. Une marque de gentillesse s’est très vite transformée en dû.Une belle leçon encore… L’humain s’habitue très vite. A l’amour. Aux petites attentions. Aux efforts silencieux. Aux exceptions. A la gentillesse, la présence, la disponibilité d’autrui. Et avant de s’en rendre compte, on cesse de les voir comme des présents. Ils deviennent la norme. L’habitude est (souvent) la plus grande voleuse de gratitude.Ce qui est né bénédiction se termine en attente. Ce qui était au départ un privilège devient littéralement un droit. La magie s’invisibilise. C’est peut-être pour cela que la vie décide de parfois retirer certaines choses… Non pas pour nous punir mais pour nous rappeler leur valeur… (et pour certain(e)s, leurs valeurs d’éducation !) 𝓢𝓽𝒆́𝓹𝓱𝓪𝓷𝓲𝒆 🐆
Elle a voulu le sauver mais a fini par se perdre…

Je déboule dans le couloir comme un hippo en tutu, cherchant péniblement la pièce en question. J’ai un rendez-vous et j’ai déjà l’estomac noué en découvrant l’intitulé : il s’agit d’une femme que j’ai accompagnée par le passé et qui était déjà dans une situation plus que délicate… Dans quel pétrin s’est-elle retrouvée ? Qu’a-t-il pu se passer depuis ? Je la pensais enfin “à l’abri” ?En arrivant dans la pièce, la psychologue et moi regardons nos montres : Azra est en retard et reste introuvable dans le centre. Quelques minutes plus tard, elle aussi déboule mais cette fois sans tutu, et sans costume d’hippopotame. Elle a préféré arborer un masque de clown poudré, tentant péniblement de dissimuler les ecchymoses sur son visage tuméfié. Seule l’étincelle de son caractère félin transparaît car elle reste fort méconnaissable. Deux années se sont écoulées depuis notre dernière entrevue… Azra avait pu dégoter un boulot en tant que caissière près de chez elle et même si ce poste n’était pas aussi glamour qu’elle l’aurait voulu, il lui offrait une stabilité qu’elle avait si désespérément cherchée dans les moindres recoins de son quartier. Issue d’une immigration forcée et rescapée des griffes de la prostitution, elle avait pu être “sauvée”.Elle a pu, en effet, se reconstruire au fil du temps et emménager dans un nouvel appart’ avec deux autres femmes, tout en suivant des cours d’esthétique en ligne. Son avenir semblait enfin plus ensoleillé… jusqu’au jour où la tornade – ou devrais-je dire ouragan – en aura décidé autrement. Son coeur a flanché pour un homme. Sa vie a basculé et l’étoffe de son destin s’est retrouvée entachée. En voulant aider l’homme qu’elle aimait, elle avait fini par filer du mauvais coton, et s’est retrouvée malgré elle dans le réseau qui l’avait dépossédée : le proxénétisme. Les questions fusaient : “Comment a-t-elle pu sombrer si vite, si facilement ?”, “Pourquoi être restée malgré la toxicité, la violence… le retour en arrière évident ?”… Azra, comme beaucoup de femmes, est un livre épais aux multiples chapitres. Ses choix amoureux ne sont pas que symptomatiques d’une blessure avec le père, elle est la preuve vivante qu’une femme empathe et hypersensible est capable de faire et de donner : A savoir… TOUT. Corps et âme. Façon “quitte à tout prendre, raflez tout !”. Dès la première gifle, dès les premiers signes d’un amour étouffant et possessif… elle a su. Elle a reconnu le pattern mais l’idée de rompre avec lui était plus violente que de rester à ses côtés. Si elle le quittait, il sombrerait. Il sortait de prison, n’avait pas de revenus stables… l’idée de partir était comme abandonner son enfant. Une déchirure du myocarde et elle ne s’en sentait pas capable. Une femme empathe sait. Mieux que quiconque… Mais ce qui l’oblige en quelque sorte à rester est justement ce ressenti plus profond, celui qui lui empêche de se choisir en premier… Jusqu’au jour où la vie ne lui laisse pas d’autre choix que d’ouvrir les yeux.Pas parce qu’elle manque de jugeote, d’intelligence.Pas parce qu’elle n’avait pas vu les signes.Pas parce qu’elle était faible. Mais parce qu’à force de vouloir sauver quelqu’un, elle avait fini par se perdre elle-même. Et peut-être que c’est là que réside le paradoxe de l’empathie : ressentir si profondément la souffrance de l’autre qu’on finit par confondre aimer avec porter. Azra savait qu’il fallait partir…Son corps le savait. Son instinct, aussi. Quelque part, derrière les ecchymoses et le masque de clown, la femme-fauve le savait depuis le début. Mais savoir ne suffit pas toujours. Il faut parfois toucher le fond de son propre renoncement pour comprendre que se choisir n’est pas abandonner l’autre. C’est enfin cesser de s’abandonner soi-m’aime… Par le feu du cœur (sacré), souviens-toi de qui tu es… 𝓢𝓽𝒆́𝓹𝓱𝓪𝓷𝓲𝒆 🐆
Quand on se sent pleinement entendue…

Je cuisine avec Soraya quand mon téléphone sonne : le centre FEDASIL de Rixensart a besoin de moi en tant qu’interprète. On me confie le dossier d’une jeune maman analphabète avec son fils d’à peine 3 ans. Tous deux n’ont connu que la misère et la rue depuis qu’ils ont quitté le Nigéria et son mari a été retrouvé mort dans une rivière. (oui, une fois de plus, cela remet les choses que l’on vit en perspective….) Comme son anglais est très limité et arbore l’accent nigérien, la compréhension linguistique reste très compliquée et donc délicate (= malentendus, déformations de mots…). On m’annonce, vite-fait dans le couloir, qu’elle a tellement souffert qu’elle ne parle que très peu et que le rendez-vous risque d’être frustrant mais il faut absolument avancer sur son dossier car elle est menacée d’expulsion avec son petit bout. Cette jeune femme s’appelle “Charity” et je sens effectivement qu’elle porte le poids du monde sur ses épaules mais surtout dans son cœur de femme et de maman. Je serre les dents et je me prépare mentalement car je sens que cette séance va me chambouler, comme à chaque fois. Mais je suis là pour réaliser la mission que Dieu m’a donnée. Porter la voix de celles qu’on prétend sans voix, pour que leur parole soit enfin reconnue, entendue et légitimée. Que leurs mots passent de l’invisible à l’audible, au perceptible. Peu à peu, Charity sort de sa coquille…Elle se met à donner des détails sur son récit, à revenir sur le passé malgré les larmes et à même coopérer. Son anglais se délie et une danse linguistique se met en place entre elle et moi et la psychologue-assistante. Son dossier s’affine. Les traits de son visage, aussi. Ses couleurs lui reviennent. Le rendez-vous touche à sa fin et elle insiste pour que je sois là pour le prochain : “Promis, je serai là…” En sortant, la psychologue et sa collègue m’avouent être interloquées : “Elle n’est jamais comme ça, c’est un tel combat de la faire parler et même de la comprendre… C’est pour ça que son dossier stagne”. Inutile de chercher midi à quatorze heures. Charity s’est simplement sentie… entendue. Pas écoutée. Entendue. Dans mon regard. Dans mon énergie. Dans mon positionnement et langage corporel. Dans ce que l’on appelle le subtil mais qui ne l’est finalement pas. Et cela fait TOUTE la différence. Pour toute personne d’ailleurs. Se sentir réellement entendu(e), n’a pas de prix et peut offrir un début de guérison inégalable. J’écoute et j’entends comme j’aurais voulu qu’on m’entende, moi aussi. Et toi, ma toute belle, quelle part de toi-même pourrait enfin se dévoiler si tu savais, avec certitude, qu’elle serait réellement entendue, crue et reconnue… ? Par le feu du cœur (sacré), souviens-toi de qui tu es… 𝓢𝓽𝒆́𝓹𝓱𝓪𝓷𝓲𝒆 🐆